L’hôpital central indigène de Dakar : du projet colonial de délocalisation au projet de reconstruction

L’hôpital central indigène de Dakar est ouvert en 1913. A cette date, l’infrastructure sanitaire au Sénégal comprenait deux hôpitaux civils à Saint-Louis et à Gorée, un hôpital colonial à Dakar, deux ambulances à Gorée et à Dakar, des camps de dissémination, deux léproseries à Thiès et à Saint-Louis, où était installé un village de ségrégation pour les trypanosomés, enfin des dispensaires dans les postes de l’intérieur. Erigé sur l’emplacement situé au sud de la ville de Dakar, l’hôpital central était à l’origine destiné à ne recevoir que les malades indigènes de toutes catégories, particuliers payants ou indigents. L’établissement fonctionne sur les bases d’une ségrégation voulue, que les autorités médicales ont justifiée dès le début. Les dernières observations scientifiques sur la transmission des maladies telles que le paludisme ou la fièvre jaune nous font une obligation de réaliser la ségrégation des Européens et des Indigènes autant, sinon plus, dans les formations sanitaires que dans les villes et les villages, note en 1913 l’inspecteur des services sanitaires civils.

A la création de la Circonscription de Dakar et Dépendances, l’arrêté du 30 novembre 1924 qui organise ses services, rattache l’hôpital indigène à l’administration de la commune.

L’hôpital central indigène a connu beaucoup de projets d’extension de locaux à partir de 1914, avec la construction de pavillons de malades et de locaux annexes pour le confort des malades (lavabos, salles de bain). La plupart des projets d’agrandissement initiés au début n’ont pas toujours abouti, en raison de difficultés financières de la période de guerre durant laquelle tous les travaux prévus dans le budget d’emprunt ont été gelés, à l’exception de ceux engagés sur le chemin de fer Thiès-Kayes. C’est en 1928 qu’on note des améliorations au niveau des trois plus importants pavillons d’hospitalisation (peinture, restauration des salles de pansements, installation de chasse d’eau), et le pavillon destiné aux malades chroniques, affecté au service de la chirurgie. Une cuisine est construite et un effort important est fait pour la lingerie de l’hôpital. Tous les malades reçoivent un trousseau, et l’ensemble des lits sont équipés en draps et couverture. Cela a permis de mettre fin à une fâcheuse pratique consistant à hospitaliser les malades avec leur linge personnel, qui parasité à l’excès, contaminait toute la literie de l’hôpital.

L’hôpital indigène s’est rapidement adapté à la diversité des pathologies, en ouvrant des services spécialisés, pourvus d’équipements modernes dès les années 20 : cabinet dentaire, ORL. En 1932 est ouvert un service spécial de dermato-vénérologie, doté en 1942 d’un bâtiment spécial pour le traitement des prostituées souffrant de maladies vénériennes, et qui jusqu’à cette date étaient traitées au dispensaire du Cap Manuel.

L’hôpital central indigène a aussi contribué à la lutte contre la mortalité maternelle et infantile qui était une hantise pour les populations indigènes et les autorités coloniales dont un des slogans était faire du noir. Il fallait augmenter la population autochtone qui fournissait la main d’œuvre pour la mise en valeur de la colonie, et apportait des ressources en payant l’impôt par capitation. C’est justement pour répondre à une demande pressante de ces populations que les autorités administratives ont déclaré d’utilité publique en 1919 la construction de la maternité indigène. La nouvelle maternité, construite sur un style soudanais, est ouverte le 1er juillet 1919[3] à côté de l’hôpital dont elle devient une division. Elle remplace les vieux locaux de la rue de Thiong, où sont conservés et étendus, en raison de leur situation au centre-ville, le service d’hygiène sociale, les consultations prénatales, gynécologiques et celles des nourrissons ; les centres de prophylaxie de la tuberculose et de la syphilis. La maternité indigène est dotée d’une crèche ouverte en 1921, et devient avec l’Institut d’hygiène sociale un centre de formation pratique pour les élèves sages-femmes. La maternité dispose d’une salle de conférences pour les élèves sages-femmes, d’une salle de baptême indispensable au respect de la coutume musulmane, et d’un logement pour les sages-femmes.

Cependant l’hôpital central indigène, en dépit des efforts d’amélioration, a constamment souffert d’un mal congénital, l’exigüité et la non-conformité de ses locaux. Une photographie de l’hôpital indigène donne une vue pleine de contraste, dans le paysage de l’époque. Jusque dans les années 40, les quatre bâtiments définitifs abritant certaines divisions et qui offrent de bonnes conditions d’hospitalisation aux malades, cohabitent avec d’anciens locaux dits semi-permanents, construits en briques légères, couverts de tôles, avec un sol en ciment, difficile à entretenir.  Le service des contagieux qui n’est plus constitué par des baraques en planches comme dans les premières années de fonctionnement de l’hôpital, n’offre pas les conditions idoines pour l’isolement des malades en cas d’épidémie.  Les locaux d’hospitalisation d’une capacité de 395 lits sont insuffisants, et il est impossible de les augmenter du fait de la topographie du site abritant l’hôpital adossé à la mer[4]. Pourtant, fait paradoxal, à côté de l’hôpital, se dressent les bâtiments d’une maternité bien équipée, d’un institut Pasteur et d’un institut zootechnique modernes et bien entretenus.

Face au lancinant problème de l’exiguïté et de la non fonctionnalité des locaux, les autorités administratives initient en 1938 un projet de délocalisation de l’hôpital central indigène. Le projet annonce un nouvel établissement plus vaste en superficie, doté d’équipements modernes et présentant l’avantage d’être plus proche de la ville indigène. Un arrêté du 29 juillet 1938 déclare ainsi d’utilité publique le transfert de l’hôpital indigène à la Médina. Les plans architecturaux en sont dressés. Cependant l’arrêté du 28 juin 1939 met fin au projet de transfert[6]. L’insuffisance des locaux continue donc de se poser dans les années 40, durant lesquelles la population de Dakar a augmenté considérablement par rapport aux capacités d’accueil de l’hôpital. Le recensement de 1942 évalue en effet la population de la Circonscription de Dakar à 163 861 habitants : 17 503 Européens, 49 094 Originaires, 98 119 Africains, et 2 145 Etrangers. Du fait de cette pression démographique, à partir de 5 000 entrées annuelles, l’hôpital central indigène est à peu près constamment plein, et les locaux existants ne permettent pas de dépasser le nombre de 5500 entrées[7]. Une telle situation est bien entendu source de beaucoup de désagréments pour les médecins.

Le service de chirurgie en arrive très souvent à refuser les interventions jugées non urgentes, et à établir un tour entre les malades devant subir une opération[8]. L’insuffisance des locaux remet d’ailleurs au goût du jour des pratiques tout à fait préjudiciables au rendement de l’établissement. L’encombrement des salles est quasi permanent dans les services des malades contagieux et des aliénés où la promiscuité présente davantage de risques, avec l’absence d’entretien. L’environnement immédiat de l’hôpital suscite aussi des inquiétudes. Les grandes allées de l’établissement ne sont pas encore goudronnées. Ainsi, au moindre vent, les salles de pansements et de petites interventions sont envahies par la poussière.

L’hôpital central indigène a aussi connu un réel déficit de personnel, en particulier les médecins civils européens dont le recrutement a été un moment difficile dans toute l’AOF. Par exemple en 1937, l’hôpital principal de Dakar avec ses 268 lits dispose de six médecins, soit un médecin pour 44 lits, alors que l’hôpital central indigène pour 475 lits ne totalise que cinq médecins, soit un praticien pour 95 lits. Surtout que les médecins de l’hôpital central indigène doivent en plus du service hospitalier, faire de nombreuses consultations externes et participer à l’encadrement des élèves de l’école de médecine.

En dépit de ses multiples problèmes de croissance, l’hôpital central indigène qui portera après le nom de Aristide Le Dantec, (médecin qui révéla en 1905 l’existence de la bilharziose au Sénégal, s’est illustré aussi avec des études sur le choléra asiatique et qui est le premier directeur de l’hôpital et père fondateur de la Maternité indigène), a participé à beaucoup de prouesses médicales. L’établissement en effet est très tôt impliqué dans la prise en charge des différentes maladies qui ont sévi au sein des populations indigènes pendant la période coloniale. Parmi ces maladies, il y avait les grandes épidémies comme la peste, et la fièvre jaune. A titre indicatif, c’est sur un jeune malade libano-syrien François Myeli, hospitalisé dans cet hôpital que l’équipe du Dr Sellards mena les recherches qui permirent d’isoler le virus de la fièvre jaune à Dakar, pour la préparation du vaccin anti-amaril. Le cancer revenait aussi fréquemment dans les statistiques des maladies traitées dans cet hôpital. Par exemple, sur la période 1921 à 1926, on relève 8 hospitalisations pour cancer à l’hôpital central indigène, ainsi répartis : cancer du foie (10), cancer de l’utérus (2), tumeur abdominale (1), cancer de l’ovaire (1), cancer du péritoine (1), cancer de l’œsophage (1), tumeur maligne de la vessie (1), cancer du sein (1).

L’hôpital central indigène a surtout contribué à la formation du personnel médical africain. Le premier amphithéâtre pour la formation du personnel est construit en 1929, et les services spécialisés devant accompagner les activités de formation ont été mis en place avec des équipements modernes dès les années 20 : cabinet dentaire, ORL, radiologie et électrothérapie. Le plateau technique hérité de la période coloniale s’est enrichi après l’indépendance et a fait de l’hôpital Le Dantec un hôpital universitaire ouvert sur l’Afrique et le monde.

Ahmeth Ndiaye, professeur d’archivistique, EBAD-UCAD

Référence : Ahmeth Ndiaye, La santé au Sénégal, entre médecine curative et médecine préventive, Thèse de Doctorat d’Etat, Université Paul Valéry, Montpellier 3, 2004

[1] Archives du Sénégal (ANS), 2G 13/26 Sénégal. Service de Santé. Rapport médical annuel 1913. 254 p

[2] Archives du Sénégal (ANS), 2G28/21. Hôpital Central Indigène. Rapport  annuel, 1928. 10 p

[3] Archives nationales de France section Outre-Mer (ANSOM), Ecole de médecine Affaires politiques. Carton 3238.

[4] Archives du Sénégal (ANS), 2G39/12. Circonscription de Dakar et Dépendances. – Service de santé. Hôpital central indigène. Rapport annuel 1939 (partie administrative), 22 plus 77 p.

[5]Ibidem.

[6] Ibidem

[7]. Archives du Sénégal (ANS), 2G40/18. Hôpital central indigène. Rapport médical annuel 1940.

[8]Ibidem.

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