Ressources humaines en santé : l’Afrique progresse, mais reste confrontée à un déficit de 5,85 millions de professionnels d’ici 2030
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Malgré l’augmentation du nombre de professionnels de santé, l’Afrique demeure très éloignée des effectifs nécessaires pour répondre aux besoins de sa population. Dans son rapport 2026 sur l’état des personnels de santé dans la Région africaine, l’Organisation mondiale de la Santé met en évidence un paradoxe persistant : des pénuries importantes coexistent avec un chômage élevé parmi les professionnels déjà formés. Au Sénégal, les investissements progressent, mais les densités médicales et paramédicales restent particulièrement faibles.
La Région africaine de l’Organisation mondiale de la Santé comptait environ 5,72 millions de professionnels de santé en 2024, toutes catégories confondues. Ils étaient 5,1 millions en 2022 et 4,3 millions en 2018, soit une progression nette de 1,36 million de travailleurs en six ans.
Cette augmentation reste cependant insuffisante face à la croissance démographique, à l’évolution des besoins sanitaires et aux difficultés de recrutement dans les systèmes publics de santé. Selon les projections de l’OMS, il pourrait encore manquer 5,85 millions de professionnels de santé en Afrique en 2030. Sans mesures fortes sur la formation, le recrutement et la fidélisation, ce déficit pourrait remonter à 6,28 millions en 2035.
Une amélioration encore très inégale
Pour suivre la disponibilité des ressources humaines, l’OMS s’appuie notamment sur cinq professions considérées comme des indicateurs des Objectifs de développement durable : médecins, personnels infirmiers, sages-femmes, dentistes et pharmaciens.
La densité cumulée de ces cinq catégories est passée de 22 à 24 professionnels pour 10 000 habitants entre 2022 et 2024, soit une amélioration de 7,5 %. Ces progrès masquent toutefois de fortes disparités entre les pays.
En 2024, la Région comptait notamment :
environ 1,70 million de personnels infirmiers, soit 63 % des effectifs des cinq professions de référence ;
près de 430 000 médecins ;
environ 398 000 sages-femmes ;
près de 130 000 pharmaciens ;
un peu plus de 40 000 dentistes.
Les agents de santé communautaire occupent également une place croissante. Leur nombre a progressé de 35 % entre 2022 et 2024 pour atteindre environ 1,15 million, soit près de 20 % de l’ensemble des ressources humaines en santé recensées. Ils représentent presque la moitié de la croissance récente des effectifs, traduisant l’importance prise par les soins de santé primaires et les services communautaires.
Le Sénégal sous la médiane régionale
Les données présentées dans le rapport situent le Sénégal à 6,13 médecins, infirmiers, sages-femmes, pharmaciens et dentistes pour 10 000 habitants en 2024. Ce niveau reste nettement inférieur à la médiane régionale, estimée à 15,68 pour 10 000 habitants.
Le rapport fait également état d’un recul d’environ 5 % de cette densité cumulée par rapport à 2022. Cette évolution doit néanmoins être interprétée avec prudence, car les variations peuvent aussi refléter des changements dans la disponibilité, la qualité ou les méthodes de transmission des données nationales.
Dans le détail, le Sénégal comptait en 2024, pour 10 000 habitants :
1,2 médecin, contre 1,5 en 2022 ;
3 personnels infirmiers, contre 2,7 en 2022 ;
1,6 sage-femme, contre 1,9 en 2022 ;
0,2 pharmacien, un niveau stable ;
environ 0,11 dentiste, contre 0,13 en 2022.
Ces indicateurs demeurent très éloignés des seuils fondés sur les besoins sanitaires retenus dans le rapport. À l’échelle africaine, l’OMS estime notamment qu’il faudrait en moyenne près de 12 médecins, 57 personnels infirmiers et neuf sages-femmes pour 10 000 habitants afin de répondre convenablement à la charge de morbidité.
Le paradoxe du chômage des professionnels de santé
Le rapport met en lumière l’une des principales contradictions du marché du travail sanitaire africain : alors que les besoins restent considérables, de nombreux professionnels formés ne trouvent pas d’emploi.
À partir des données disponibles pour plusieurs professions et pays, l’OMS estime qu’environ 30 % des professionnels de santé concernés seraient au chômage ou en situation de sous-emploi. Les niveaux les plus élevés sont observés chez les praticiens paramédicaux, les personnels d’imagerie médicale, les sages-femmes, les médecins, les techniciens de laboratoire et les infirmiers.
Ce phénomène ne traduit donc pas uniquement un manque de diplômés. Il révèle surtout des capacités budgétaires limitées, une insuffisance des recrutements, une mauvaise répartition géographique des agents et des difficultés à créer des postes durables.
Le nombre annuel de diplômés en santé est pourtant passé de 255 100 en 2022 à 325 809 en 2024. Plus de la moitié de ces diplômés proviennent des filières infirmières et obstétricales. Mais la progression de la formation n’est pas suffisamment accompagnée par une augmentation des possibilités d’emploi.
Une hausse des investissements au Sénégal
Sur le plan budgétaire, le Sénégal présente une évolution positive. Selon les données comparables exploitées par l’OMS, l’allocation par habitant consacrée à la rémunération des personnels de santé est passée de 12,82 à 17,56 dollars internationaux en parité de pouvoir d’achat entre 2023 et 2024, soit une hausse de 37 %.
La part de la rémunération des personnels dans le budget national de la santé est également passée de 24 à 30 %. L’OMS classe ainsi la trajectoire budgétaire sénégalaise parmi les trajectoires d’expansion réelle.
Cette progression reste toutefois à rapprocher du faible niveau de densité des personnels. Elle pose la question de la capacité à transformer les allocations budgétaires en recrutements effectifs, en déploiements équitables et en amélioration durable des conditions de travail.
Des acquis dans la gouvernance, mais peu de femmes aux postes de direction
Le Sénégal obtient un score de 4,4 sur 5 pour ses structures de gouvernance des ressources humaines en santé, correspondant à un niveau qualifié de « bien développé ». Le pays dispose notamment d’une organisation associant gestion publique et mécanismes décentralisés.
Le Sénégal figure également parmi les pays ayant une bonne disponibilité des données sur les personnels de santé. Son score s’établit à 87 %, ce qui le place au cinquième rang régional et au dixième rang mondial parmi les pays évalués. Ce résultat reste élevé, malgré un recul par rapport au score de 91 % enregistré précédemment.
La représentation des femmes dans les fonctions de direction demeure en revanche limitée. Sur 91 postes supérieurs recensés au ministère chargé de la Santé, 15 étaient occupés par des femmes, soit 16,5 %. À l’échelle des 22 pays ayant transmis des données complètes, la moyenne atteint 33,1 %, alors que les femmes représentent environ 66 % de l’ensemble des personnels de santé.
Investir simultanément dans la formation et l’emploi
Pour l’OMS, augmenter les capacités de formation sans améliorer le recrutement ne suffira pas. Les pays doivent agir simultanément sur la planification, la qualité de la formation, l’absorption des diplômés, la répartition territoriale, les conditions de travail et la fidélisation.
Le rapport estime qu’un investissement additionnel moyen d’au moins quatre dollars par habitant et par an dans l’emploi sanitaire permettrait d’améliorer sensiblement la capacité de recrutement. L’objectif proposé est d’atteindre un taux d’absorption d’au moins 90 % des professionnels formés et d’accroître de 20 % les capacités de formation d’ici 2030.
Ces dépenses doivent être considérées comme un investissement économique et social. Selon les scénarios modélisés par l’OMS, chaque dollar consacré aux ressources humaines en santé pourrait produire entre neuf et dix dollars de retombées économiques et générer une valeur sociale beaucoup plus importante grâce aux gains sanitaires, à la productivité et à la création d’emplois.
Pour le Sénégal comme pour les autres pays africains, le défi n’est donc plus seulement de former davantage de professionnels. Il consiste à disposer des ressources budgétaires et des mécanismes de gouvernance permettant de les recruter, de les déployer dans les zones qui en ont le plus besoin et de les maintenir durablement dans le système de santé.
Source : Organisation mondiale de la Santé, Bureau régional de l’Afrique, « State of the Health Workforce in Africa 2026 ».
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