Relance de l’industrie pharmaceutique en Afrique : le pari du Sénégal

· 01 octobre 2023
Relance de l’industrie pharmaceutique en Afrique : le pari du Sénégal Article

Par Dr Jules Charles KEBE, Pharmacien
Publié le 06 avril 2022 sur financialafrik.com

Le Président Macky SALL vient d’être installé le 05 février dernier, dans ses nouvelles fonctions de Président de l’Union Africaine. Au-delà de la fierté que tout sénégalais doit éprouver pour cet honneur fait à notre pays, nous devons prendre conscience que le Sénégal sera la vitrine de l’Afrique au-moins durant les douze mois que durera le mandat.

Dans son discours d’investiture, le Président a énuméré un certain nombre de sujets qualifiés d’urgences pour notre continent. Parmi celles-ci, intéressons-nous à la pharmacie en tant qu’acteur de ce sous-secteur de la santé, sujet au cœur des préoccupations de tous les états du monde.

Avant de prendre la présidence de l’UA, le Président de la République à l’occasion de plusieurs conseils des Ministres du Sénégal, avait rappelé la sur-priorité qu’il accorde à la souveraineté pharmaceutique et aux réformes devant booster le secteur de la santé.

C’est sous l’égide du Chef de l’Etat, qu’un plan de développement stratégique de relance de l’industrie pharmaceutique a été adopté à l’issue d’un l’atelier intensif organisé par le Bureau Opérationnel de suivi du PSE (BOS) entre septembre et octobre 2021 et qui a mis en incubation l’industrie pharmaceutique locale, les administrations concernées dont le Ministère de la Santé, des partenaires techniques internationaux et de grandes institutions dans un format inclusif et interactif.

Un travail préalable avait été mené sous l’égide du Ministère de l’Economie, du Plan et de la Coopération avec l’appui du cabinet Mc Kinsey, et la participation des acteurs des secteurs privé et public, en vue de partager les données prospectives et les bonnes pratiques devant faciliter l’installation d’unités industrielles.

Il appartient dorénavant au Ministère de la Santé et à ses homologues, de s’approprier des défis qui nous attendent avec des enjeux portés par les OBJECTIFS DU DEVELOPPEMENT DURABLES (ODD) dont l’ODD 3- « Santé pour tous » avant l’arrivée d’une nouvelle pandémie qui nous fera regretter un certain immobilisme.

Il s’agit ici d’un vrai plaidoyer en faveur d’actions concrètes et efficaces qui devront accompagner le mandat du Président Macky SALL à la tête de l’UA, pour qu’au terme de son mandat, le bilan soit positif en termes d’avancées significatives sur le plan des réformes structurelles attendues par tous les acteurs de la profession, et bien sûr par l’Etat lui-même.

Ce bilan ne saurait s’apprécier autrement que par la libération des énergies et la matérialisation des projets les plus viables, portés à la fois par les sénégalais et les investisseurs étrangers.

I. Le contexte

Avec la crise sanitaire à Covid-19, nombre de pays africains se sont retrouvés face à la grande vulnérabilité de leur système économique, privilégiant l’importation de biens de consommation dont les médicaments au détriment de la production locale.

Devant la capacité de dissémination du virus à Covid-19, les mesures de confinement ont été la première réponse des Etats, entrainant la fermeture des frontières, et l’arrêt quasi-total des activités. Ces mesures ont eu un impact négatif sur nos économies.  Lorsque les autorités ont décrété l’état d’urgence en mars 2020, avec limitation des échanges inter-régionaux de biens et de personnes, des millions de personnes se sont trouvées privées de revenus.

Pour amortir le choc, au plus fort de la crise en avril 2020, l’Etat du Sénégal a eu le mérite d’avoir mis en place un plan de résilience (Fonds de Riposte et de Solidarité-Force Covid-19), sur lequel des pans entiers de notre économie se sont appuyés ;

Plus de 1.000 milliards de FCFA soit 7% du PIB en 2020, ont été mobilisés sous diverses formes, permettant aux entreprises de mitiger la situation de crise économique causée par l’arrêt des activités.  

Malheureusement, avec la deuxième vague de Covid-19 au Sénégal, la réitération de cet état d’urgence en janvier 2021 dans les régions de Dakar et de Thiès, et ses effets néfastes sur les affaires, a pu être mal supportée par les populations.

Cet état de fait aurait servi de catalyseur lors des émeutes de mars 2021. La crise sanitaire a donc accentué les faiblesses intrinsèques de nos économies ; Jusqu’à présent, et particulièrement en Afrique, depuis les indépendances dans les années 60 à nos jours, la marche du continent a été freinée par les crises politiques et les guerres, les aléas climatiques et les variations imprévisibles des cours des matières premières. Désormais, il faudra ajouter à cette liste les crises sanitaires mondiales capables de mettre à rude épreuve la capacité de résilience de nos états.

L’épisode COVID-19 a impacté la croissance du PIB national la réduisant de 6% en moyenne (2014-2019) à moins de 1% en 2020 pour les raisons évoquées plus haut.

Néanmoins, en 2021, dans les pays riches, la relative accalmie observée dans la propagation du virus, a permis d’initier des plans de relance des économies par injection de milliards de dollars ou d’Euros. L’Union Européenne a mobilisé 750 milliards d’euros d’aides (5% de son PIB en 2020) sous forme de subvention pour financer son plan bien nommé « NEXT GENERATION EU ». Les USA en sont à 3.000 milliards de dollars (plus de 14% de leur PIB). Avec cette mobilisation financière exceptionnelle rappelant le Plan Marshal de l’après-guerre 1939-1945, une part importante de ces fonds sera orientée à coup de subventions, vers l’innovation et l’économie verte mais également dans le financement de plans de réimplantations d’usines délocalisées en Asie (produits pharmaceutiques, masques, composants électroniques, etc.).

A l’échelle du monde, Covid-19 a provoqué une accélération du temps dans tous les domaines et dans tous les sens du terme.  

Au Sénégal, le Plan d’Actions Prioritaires a été ajusté et accéléré (PAP2A) afin de permettre au Plan Sénégal Emergent (PSE) de s’adapter face aux leçons de la crise. Le PAP2A a érigé le secteur de la santé en sur-priorité, particulièrement dans sa composante industrie pharmaceutique locale, sous-secteur qui a connu son apogée au milieu des années 90 avant de décliner. Aujourd’hui le Sénégal à l’instar de nombreux pays africains importe plus de 90% des produits pharmaceutiques.

Avec la Covid-19, les enjeux de souveraineté pharmaceutique autour du médicament se sont révélés aux dirigeants. Nos politiques publiques ne peuvent plus ignorer le caractère stratégique conféré par la maîtrise du processus de production de certaines molécules essentielles.  Il apparait surtout que pour nos dirigeants, la sécurité sanitaire des populations qui relève de leur responsabilité ne peut être séparée de l’accès au médicament, et il a été prouvé historiquement que l’amélioration de l’état de santé d’une population et le développement économique sont étroitement liés. D’autre part, bien que le médicament soit doté d’un caractère social lié à la santé publique, ses aspects économiques intrinsèques ne devraient plus être ignorés.

II. La production mondiale du médicament et son évolution

Investir dans l’industrie pharmaceutique c’est faire preuve d’une grande patience et d’une vision à long terme.

Dans les pays émergents, l’Inde et le Maroc sont des exemples à suivre, à la lecture du parcours de ces deux pays phares de l’industrie pharmaceutique au sein des pays émergents.

Le Maghreb a su tirer profit de sa proximité avec l’Europe pour développer une industrie pharmaceutique locale ambitieuse, grâce à une forte volonté des Rois Mohamed V et Hassan II et à des politiques incitatives et volontairement protectionnistes prônées dès l’indépendance jusqu’à la fin des années 1970.

Le Maroc est aujourd’hui le 2eme plus gros marché africain du médicament avec près de 1.000 milliards de FCFA en 2020. Plus de 10% de sa production sont exportés surtout vers les pays africains.

Cependant, loin devant, l’Inde a su capitaliser l’environnement favorable qu’elle a offerte aux industries pharmaceutiques. Avec une population proche de celle de l‘Afrique (environ 1,3 milliard d’individus en 2020), le poids qu’elle représente atteint les 20 % du marché mondial en volume. L’Inde est qualifiée de « pharmacie du monde » ; en effet, sur une production de 40 milliards de dollars, quasiment la moitié constituée en majorité de Médicaments Génériques, est exportée à travers le monde. Plus de 50% de la demande mondiale en vaccin est fournie par l’Inde. Toutes sortes de facilités ont été accordées aux industries pour en arriver à ce résultat. En faisant de sa démographie une force, l’Inde a su inciter l’installation d’unités industrielles en autorisant la copie de molécules par les industries locales, par une loi autorisant la levée des contraintes liées aux brevets.

L’Inde sans disposer d’un système sanitaire envié, a réussi en 30 ans, à faire de l’industrie pharmaceutique un secteur pourvoyeur d’emplois qualifiés et de devises d’exportation profitable à l’économie de ce grand pays. Il est vrai aussi qu’il existe une vraie industrie chimique capable de produire les matières premières et les ingrédients indispensables à la production pharmaceutique. Au-delà de notre volonté de développer une industrie locale, la question de l’accès à la matière première est centrale.  

Dans les riches pays du Nord, après 60 ans d’exploration pharmaceutique par la voie chimique et de délocalisations de sites de production vers les pays asiatiques sous la pression des actionnaires (logique boursière de rentabilité)  et des écologistes (risque de pollution chimique devenu insupportable), les enjeux de la pharmacie se sont déplacés vers les pathologies chroniques non transmissibles : diabète, maladies cardio-vasculaires, affections broncho-pulmonaires, oncologie (cancers), et surtout vers l’innovation : immunologie, vaccinologie, médicaments biosimilaires, etc. Des milliards de dollars sont investis dans la recherche au sein de laboratoires de pointe, presque tous localisés dans les pays du Nord.

Bien qu’étant le marché le plus dynamique (+12% de croissance par an), l’Afrique ne représente qu’1,1% du marché mondial pharmaceutique en 2020. Cette faiblesse pourrait devenir un atout, c’est bien simple, tout est à faire.

Alors il appartient à nos dirigeants de préparer un environnement des affaires favorable à l’installation d’unités de production, adaptées aux capacités des territoires qu’elles couvrent. Cette approche aura l’avantage de mettre en apprentissage tout un écosystème devant graviter autour de cette activité extrêmement exigeante en termes de qualité et de normes à respecter.

Au total, dans la zone CEDEAO, environ 70 unités industrielles sont répertoriées. A eux seuls, le Nigéria et le Ghana concentrent 80% des installations, cet état de fait traduit l’ancrage local très fort que l’on observe dans les pays anglophones, qui n’ont aucun complexe à lancer des industries pharmaceutiques capables de produire des médicaments destinés d’abord à satisfaire leur marché intérieur. Seuls un quart des médicaments y sont importés.

III. La crise sanitaire COVID-19, révélatrice de la faiblesse des chaines logistiques distantes

La plupart des produits pharmaceutiques produits à travers le monde et vendus en Afrique francophone transitent par les plate-formes logistiques en Europe, avant d’être à expédiés vers l’Afrique et ses consommateurs. Ce circuit est soumis aux aléas du transport international et subit également les effets négatifs post-Covid 19 observés au niveau des chaines logistiques complexes qui se sont organisées entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique.

Au plus fort de la crise sanitaire en 2020, les pays producteurs ont pris des mesures de contingence à l’export de produits pharmaceutiques et autres produits de santé. La limitation des exportations et la fermeture des frontières a entrainé des pénuries de médicaments, de masques, de respirateurs artificiels. Il est compréhensible qu’en situation de pandémie, la France, l’Inde ou le Maroc, nos premiers fournisseurs, décident de réserver à leur marché intérieur, la partie de leur production pharmaceutique destiné à assurer la prise en charge thérapeutique de leurs malades. Cet état de fait a permis à notre pays de prendre conscience du risque sanitaire étendu auquel s’exposent les populations.

Tout au long de l’année 2021, la reprise des activités des grandes économies (Chine, USA) a généré des tensions sur les circuits logistiques se traduisant par de fortes hausses des couts du fret maritime (+35% à +150%), une pénurie de conteneurs, l’engorgement des ports, et autres désagréments générant des frais imprévus, érodant la marge des entreprises importatrices chargées d’approvisionner les officines locales. Une situation risquée se traduisant par un effet de ciseau défavorable (activités en croissance mais rentabilité en baisse), obligeant ces acteurs du médicament à se réajuster en reportant les investissements et en réduisant le niveau de service aux officines.

Les répercussions de la guerre Russie-Ukraine déclenchée le 24 février2022, commencent à se faire ressentir à l’échelle international. L’interconnexion du commerce mondial accentue sa fragilité. Avec l’embargo sur les produits russes déclaré par les pays membres pour la plupart de l’OCDE, les contrôles vont se renforcer sur le mouvement des navires et au sein des ports du monde. On peut s’attendre également à un rallongement des routes maritimes qui chercheront à éviter les zones de conflit. Forcément, les effets se traduiront par une inflation généralisée sur toutes les chaines logistiques et sur le commerce en général (de la matière première au produit fini).

Rappelons ici que dans la plupart des pays africains francophones, le prix des médicaments est administré par les Etats qui en fixent le prix au public afin de garantir une certaine accessibilité financière pour les populations. Compte-tenu de son caractère social et de la charge qu’il représente au sein des ménages africains (jusqu’à 60% du budget des ménages dépensés en soins médicaux), il n’est pas aisé pour les gouvernements africains d’assumer une hausse généralisée du prix des médicaments. Mais dans le contexte mondial actuel, quelles seront les conséquences d’un affaiblissement du sous-secteur privé de la distribution pharmaceutique (Grossistes-répartiteurs) qui assure plus de 80% de l’approvisionnement du pays en produits pharmaceutiques ?

Maintenir cette situation de dépendance à plus de 95% aux importations de médicaments est devenue risquée dès l’instant ou la fluidité des chaines logistiques en temps de crise n’est plus garantie. Il y a forcément un cout que supportent de plus en plus mal les entreprises locales de distribution pharmaceutique.

Pour le Sénégal, au palmarès des importations, les produits pharmaceutiques représenteraient en 2021, plus de 185 milliards de Francs CFA (282 millions d’Euros), secteurs privé et public confondus. Ce sont autant de sorties de capitaux qui échappent à notre économie.

On peut remarquer que ces importations de produits pharmaceutiques accentuent de manière défavorable le déséquilibre structurel de la balance commerciale du pays (Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie- Divers bulletins de conjoncture).

IV. Quelles perspectives ?

Pour notre continent, voici ce que nous devons retenir :

– En 2050, l’Afrique sera le continent le plus peuplé du monde avec 2,5 milliards d’habitants et la zone CEDEAO sera en pole position.

– L’Afrique représente le plus fort taux de croissance du marché pharmaceutique mondial (+ 10 à + 15% par an) et 25% des malades du monde en 2018 !

– La ZLECAF (Zone de libre-échange africaine) sera le premier marché du monde par la taille, et son PIB représente plus de 3.000 milliards de dollars pour les 54 pays d’Afrique (en 2020).

– Les infrastructures portuaires, autoroutières, ferroviaires et les ponts qui se construisent partout en Afrique devraient faciliter les liaisons sous-régionales et l’installation de plate-formes logistiques faisant des capitales africaines situées sur la côte de véritables hub pharmaceutiques à destination des hinterlands ;

– Les progrès de la lutte contre le marché illicite, les perspectives d’introduire des marqueurs numériques garantissant la qualité et traçabilité des « bons médicaments », favorisent l’essor du marché licite. Les saisies records de médicaments contrefaits ou de médicaments de qualité inférieur, et la condamnation à de la prison ferme des plus grands trafiquants produisent leurs effets ;

– Les politiques de santé privilégient l’investissement en infrastructures de soins présentant un plateau technique élevé dans des régions dépourvues et éloignées des capitales ;

– Le développement de système d’assurance-maladie et des mutuelles de santé réduisent la charge que constitue les frais liés aux soins médicaux au niveau des ménages.

Pour faire face à cette perspective favorable en illustrant la situation, nous pouvons dire que nos Etats doivent prendre le taureau par les cornes en appliquant le remède de cheval qui évitera de mettre la charrue avant les bœufs en voulant relancer l’industrie locale sans les roues de soutien nécessaires aux premiers pas du jeune enfant sur son vélo.

Au Sénégal, des politiques volontairement incitatives (Plan de résilience bis ?) permettraient de mobiliser les ressources nécessaires au financement du plan de relance et de développement pharmaceutique par une ligne d’une centaine de milliards de FCFA, mis à disposition des acteurs locaux.

J’aime à rappeler cette réflexion de Monsieur Mamadou Lamine LOUM, ancien premier Ministre du Sénégal qui déclarait à l’occasion d’un forum consacré à l’investissement dans l’industrie pharmaceutique qu’ « elle doit être traitée au même titre que l’industrie de l’armement ou l’industrie aéronautique, compte-tenu de son importance dans la chaine de valeurs qui peut remonter jusqu’à la valorisation de nos ressources agro-forestières, la formation de ressources humaines de haut niveau, le développement d’une industrie chimique, de la technologie et de l’ingénierie, d’une industrie de l’emballage, de la logistique, de la maintenance industrielle  et enfin de la santé en général ». Elle est par essence

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