«La e-santé, cette innovation numérique va révolutionner le système sanitaire» Dr Dia, Coordonnateur CSSDOS
Le Sénégal ambitionne d’aller vers la digitalisation du système de santé pour faire en sorte que le patient ne soit plus obligé de transporter son ou ses dossiers médicaux d’un médecin à un autre. L’Etat du Sénégal, à travers le ministère de la santé et de l’action sociale (Msas), a d’ailleurs engagé un processus pour arriver non seulement à l’établissement du dossier médical partagé avec de la télémédecine, mais veut faire de telle sorte que le numérique soit au cœur de l’intervention médicale. Ce, en mettant en place le programme e-santé ou santé digitale. Titulaire d’un diplôme universitaire (Du) en E-santé, son coordonnateur le Dr Ibrahima Khaliloulahi Dia, géographe de la santé, pense que cette innovation numérique va révolutionner le système sanitaire au Sénégal, et rendra les soins plus accessibles aux populations surtout avec la création du dossier patient numérisé, partagé.
Pouvez-vous revenir sur la définition de la santé digitale qu’on a toujours tendance à confondre avec les technologies de l’information ou encore avec l’informatique ?
La santé digitale, santé connectée ou santé numérique est définie par l’Organisation mondiale de la Santé (Oms) comme étant l’utilisation des technologies numériques en faveur de la santé. A chaque fois que vous utilisez internet ou les applications, ou que vous hébergez des données de santé, vous êtes dans le domaine de la santé digitale. Donc les Technologies de l’Information et de la Communication (Tic) peuvent être utilisées dans les soins, mais elles peuvent être également utilisées dans les six piliers du système de santé à savoir le pilier médicament, prestation de service, ressources humaines, financement etc… C’est pour dire que la santé digitale est un champ très vaste avec plusieurs grands compartiments. Il y a un volet sur la ‘’télémédecine ou télésanté’’ composé de tout ce qui est santé à distance, le volet ‘’santé mobile’’ qui veut dire santé et téléphone mobile. En plus de la santé mobile, il y a également les sms (messages) qu’on envoie aux personnes qui reçoivent des conseils concernant la santé. Il y a un autre aspect de la santé digitale qui est souvent confondu à la santé-mobile, et qui pourtant sont différents. Il s’agit de la ‘’e-santé’’.

La e-Santé, c’est la santé digitale. N’est-ce pas ?
Le terme de ‘’e-santé ne veut pas forcément dire santé digitale. Elle renvoie plutôt au volet relatif au système d’information de la santé digitale dans sa globalité. Donc c’est là où nous avons tout ce qui est système d’information. On peut même y mettre le dossier patient à partager. Dans la ‘’e-santé’’, nous avons également le ‘’e-learning’’. C’est-à-dire tout ce qui est formation à distance.
« La santé digitale n’est pas de l’informatique, ce n’est pas non plus les technologies de l’information et de la communication; la santé digitale c’est tout simplement de la santé »
Apparemment la santé digitale est un champ très vaste du domaine médical. Mais vous convenez avec nous qu’on ne peut pratiquer la santé digitale sans faire appel à l’informatique…
Oui ! La santé digitale est très vaste et elle utilise les technologies qui sont actuellement disponibles pour améliorer la santé. Donc, il faut préciser que la santé digitale n’est pas de l’informatique. Ce n’est pas non plus les technologies de l’information et de la communication. La santé digitale c’est tout simplement de la santé. Parce qu’elle contribue à l’amélioration des indicateurs de santé, de l’accès aux soins à travers la télémédecine et du système d’information en apportant des données de qualité. Mais il est bien de préciser qu’on ne peut pratiquer la santé digitale sans l’informatique. Aujourd’hui, si nous avons un problème de santé digitale, 80% du temps est consacré aux discussions, à la réglementation, à l’organisation, à des méthodes et surtout à des changements de comportements, et que les 20% restants sont consacrés à tout ce qui est outil numérique. Le problème, c’est comment faire pour que ces outils soient utilisés dans le système de santé. C’est pourquoi, on aime dire que la santé digitale c’est tout simplement la santé. C’est très important de savoir que la santé digitale est une affaire de santé et non des informaticiens même s’ils sont actuellement des acteurs de santé. Ils l’étaient avant, mais avec la « e-santé », on aura besoin de beaucoup d’informaticiens.
Quelle est l’importance de la santé digitale dès lors que, comme vous dites, elle reste la santé ?
La santé digitale est certes un nouveau terme, mais qui peut régler beaucoup de problèmes. Il nous faut juste identifier ces problèmes. Alors, nous avons un problème d’accès aux soins. Tout le monde sait qu’on a une répartition du personnel de santé qui n’est pas homogène. Il y a des régions qui n’ont pas de spécialistes dans certaines spécialités. Donc il y a ce qu’on appelle des déserts médicaux. Pourtant on recrute des médecins, on construit mais il y a encore des déserts médicaux. Maintenant pourquoi ce manquement ? C’est la question qu’il faut se poser. Ce qui signifie qu’il y a un problème qu’il faut régler d’une autre façon. D’où l’intérêt d’aller vers les technologies de l’information et de la communication pour voir ce qu’elles peuvent apporter à la santé et surtout à l’accès aux soins. On a des hôpitaux, des centres de santé neufs qui n’ont pas beaucoup de monde. Ce, pour différentes raisons. Par exemple, on recrute parfois des spécialistes affectés dans certaines zones mais qui au bout de quelque temps préfèrent quitter, abandonner leurs postes. C’est souvent ce qui explique que des hôpitaux restent sans spécialistes dans certains domaines. Aussi, l’accès aux soins demeurent un problème. Les malades font des kilomètres pour venir voir un neurologue. Ils font déjà une journée pour voyager, prendre un taxi très tôt le lendemain pour aller voir un spécialiste ici à Dakar. Ces personnes qui ont un rendez-vous font la queue pendant des heures des fois avant d’être reçues par le médecin juste pour 10 à 15 minutes de consultation et c’est fini. Parce que c’est souvent un contrôle médical vite fait. Le malade est aussi obligé de retourner dans ces mêmes conditions de voyages. Donc le patient fait 48H, paie le transport pour venir voir le spécialiste pour 15 minutes alors qu’il y a peut-être une alternative à ce parcours du combattant. Peut-être que le malade peut rester chez lui, dans son quartier et être connecté avec ce médecin spécialiste. Et c’est possible. Donc le problème que nous avons et qui justifie la santé digitale, c’est également cette situation à laquelle le malade est souvent confronté.

Quels sont les problèmes souvent rencontrés avec la e-santé ?
On nous dit qu’il y a des problèmes dans la qualité des données même si beaucoup d’efforts à saluer ont été faits. En 2014, nous avions mis en place la plateforme DHIS2 qui a certes donné des résultats. Mais on sent qu’il y a encore beaucoup à faire parce que tout simplement on n’a pas de dossier patient. C’est ça le problème que nous avons pour la e-santé. Donc il y a beaucoup de raisons qui font qu’on ne puisse pas avoir les données à temps pour pouvoir prendre les bonnes décisions. Donc la e-santé c’est pour apporter des solutions pour avoir les données de qualité à temps.
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C’est quoi le dossier patient partagé ?
Le dossier patient partagé, c’est la possibilité pour une personne d’avoir dans une plateforme dans des serveurs sécurisés l’ensemble de ses dossiers de malade mais dématérialisé sous d’autres formats (digitalisés, numérisés) en ligne mais accessible pour le médecin qui est devant le patient et également accessible pour n’importe quel système d’information utilisé. Ce qui n’est pas simple. Alors, le dossier il est dans le cloud ou dans le serveur sous d’autres formats logiquement et bien sécurisé. Si je viens voir un médecin à l’hôpital et que son établissement de santé a les moyens ou un système d’information qui permet à ce médecin d’attaquer mon dossier, on l’ouvre avec une carte qu’on met dans un téléphone, une empreinte ou un message qu’on envoie dans mon téléphone que je donne au médecin pour qu’il accède à mon dossier. Mais s’il l’ouvre, il faut qu’il ait un système d’information capable de parler avec le format du dossier patient parce que c’est plusieurs types de format informatique. Donc le système d’information de l’hôpital doit être fait de sorte que le médecin puisse avoir accès à mes nouvelles informations pour pouvoir faire son diagnostic et bien refermer mon dossier renforcé par ma consultation d’aujourd’hui. C’est ça mon dossier patient. Cela veut dire que je peux aller à l’hôpital régional de Ziguinchor me faire consulter par le médecin neurologue qui pourra avoir accès à mon dossier. Cela demande juste que le médecin qui est à Ziguinchor ait un système qui lui permet de communiquer avec le format de mon dossier. Quant aux projets, le ministre de la santé nous a demandé de parler de système national e-santé dans lequel nous allons mettre tous nos projets numériques, informatiques. Je pense qu’aujourd’hui, nous avons deux priorités même si nous avons six projets numériques majeurs.

Je dirai même trois projets qui ne peuvent plus attendre. Quand vous allez dans les hôpitaux, vous voyez comment les agents de santé se démènent dans les laboratoires, dans les consultations, c’est très dur pour eux, c’est très difficile et le lendemain, ils n’ont aucune information sur la veille ni le jour suivant parce qu’ils ne peuvent pas voir la planification. C’est pourquoi, le ministre a dit que sa priorité c’est la mise en place du dossier patient partagé.
C’est donc un projet de dématérialisation du système de santé ? Quels sont les autres projets et où en êtes-vous avec la mise en œuvre de la santé digitale au Sénégal ?
C’est le premier projet prioritaire. Mais en partant de notre explication, force est de constater qu’il faut des systèmes d’informations dans nos hôpitaux. Sinon, il sera impossible de communiquer avec le dossier patient. C’est ce que j’appelle le système d’information clinique. Ça fait partie également des projets prioritaires. Car si on a le dossier patient et que personne ne peut y accéder, cela n’a pas de sens. Et le troisième projet demeure celui pour lequel la cellule a été créée. Avant, c’était l’accès au soin car il faut que les Sénégalais puissent avoir accès à des soins de qualité à des coûts acceptables sur des distances raisonnables. Ce qui a mené vers le projet de la télémédecine. Donc dans l’urgence, nous avons le dossier patient partagé qui va révolutionner le système de santé avec beaucoup d’avantages qualité, sécurité, et surtout pour la recherche, c’est très important parce qu’on aura des données de qualité. Aujourd’hui, on nous parle d’Intelligence Artificielle (Ia) mais s’il n’y a pas de dossiers détaillés de qualité, il n’y aura pas d’intelligence artificielle adaptée chez nous. Aujourd’hui on fait de la télémédecine avec l’intelligence artificielle. Mais il faut que ce soit adapté sur notre corps. Peut-être qu’il y a des nuances qui existent qui font que l’intelligence artificielle des Américains sur les yeux n’est pas adaptée chez nous pour différentes raisons.
Un peu plus haut, vous avez parlez de e-learning sans trop entrer dans les détails. Pouvez-vous revenir sur ce terme ?
On nous dit toujours qu’on fait déplacer les médecins, les dentistes, les pharmaciens d’une région pour venir assister à une réunion à Dakar pour des séminaires par exemple. Ce qui constitue parfois un problème. Il y a le ‘’e-learning’’ comme solution. Aujourd’hui, on peut former des gens à distance. Donc ces aspects que je viens de soulever peuvent valablement expliquer et justifier pourquoi il urge d’avoir la e-santé. S’agissant du côté du patient, au lieu de quitter chez lui et venir simplement prendre un bulletin de rendez-vous, ce dernier peut simplement appeler ou, à travers une plateforme numérique, prendre un rendez-vous et payer valablement. Cela existe déjà quelque part mais doit être mis à l’échelle. Et ce patient vit un autre problème car il a plusieurs dossiers médicaux physiques qu’il ne communique pas. Des dossiers qui généralement restent chez le médecin pour plus de sécurisation puisqu’on n’a pas la e-santé. Alors qu’ils appartiennent au patient. Alors imaginez j’ai un dossier chez le neurologue, le cardiologue, chez le dermatologue et ailleurs… et que à chaque fois que je suis en consultation, le médecin ignore tous ces dossiers. Là, il ne peut se baser que sur les ordonnances. Encore faudrait-il que je les ais avec moi.
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